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Syrie : à qui étaient vraiment adressés les Tomahawk du président Trump ?

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Le 16 Avril 2017 , par Caroline Galactéros

BOUGER LES LIGNES


Au-delà de cette question du symbole d’une Amérique de retour, la première chose à voir est que cette frappe n’est probablement pas le début d’une montée aux extrêmes avec la Russie, ni le début de la chute pour Bachar Al-Assad. //CG


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Le 6 avril dernier, un groupe aéronaval américain, mené par le destroyer USS Porter, a lancé 59 missiles de croisière Tomahawk sur la base aérienne syrienne d’Al-shayrat. Récit et explications.

La guerre a toujours été un objet médiatique, mais elle l’est plus que jamais. Elle l’est quand une attaque chimique abominable déclenche dans le monde occidental une vague d’indignation certes légitime mais peu empreinte de réflexion. Elle l’est aussi quand des groupes terroristes préfèrent la petite guerre à la grande en déclenchant des actes de terreur sur le sol occidental pour impressionner des sociétés devenues étrangères au fait militaire et dont les réactions choquées servent de caisse de résonnance aux actions djihadistes. Elle l’est encore quand le président Donald Trump s’autoproclame président de la première puissance du monde en envoyant n’importe où sur le globe ces bijoux de technologie que sont les missiles de croisière Tomahawk. Tous ces phénomènes guerriers et médiatiques reposent sur la sidération des foules. Ils opèrent sur les esprits comme une forme de « sacré » au sens que René Girard donnait à ce terme. Une gestion de la violence par la violence. Une mise en scène qui sert à endiguer la violence en la concentrant en un point particulier. Dans le cas du terrorisme, le sacré est archaïque. C’est la violence brute qui s’abat en un point et au hasard sur la foule. Avec le missile Tomahawk, le sacré est technologique. Mais ce n’est pas le sacré technologique de la bombe nucléaire toute-puissante qui annihile tout et qui repose sur son non-emploi. Avec le missile de croisière, la technologie est spectaculaire mais concentrée. Le Tomahawk est l’incarnation la plus aboutie de la guerre chirurgicale, que d’aucuns appellent abusivement la guerre propre.

Les Tomahawk, symbole de la puissance américaine

L’ordre est donné à la Maison-Blanche. Partout sur le globe, les destroyers Arleigh Burke ou les croiseurs Ticonderoga sont prêts à frapper. Dans leurs silos verticaux, les missiles attendent l’ordre officiel de l’homme le plus puissant de la planète. Quand l’ordre est donné, le couvercle du silo s’ouvre, le missile s’élève vers le ciel en formant une parabole, puis «croise» sur une longue distance (jusqu’à 2500 kilomètres) avant de redescendre en piqué, à la verticale, sur sa cible. Ordre pris à Washington, retransmis quelque part sur les océans puis exécuté avec une précision diabolique de l’ordre de dix mètres. Par sa portée, le missile Tomahawk symbolise l’hyperpuissance américaine, qui enveloppe toute la terre. Mais cette dimension globale serait aveugle si elle n’était pas accompagnée d’une dimension ultra-locale permise par la précision du Tomahawk. Ce qui frappe les esprits, ce qui les sidère, comme peut le faire d’ailleurs une scène d’attentat, c’est la rencontre terrifiante du local et du global. A la différence près que l’attentat, par son injustice flagrante, sera l’expression d’une irrationalité absolue quand le missile de croisière passera quant à lui pour l’expression ultime de la rationalité humaine.

Le retour symbolique des Américains au Moyen-Orient

Alors qu’un aéroport militaire en Syrie a été la cible d’une frappe américaine, ces quelques mots d’introduction peuvent paraître abstraits. Ils ne le sont pas. J’y reviendrai plus longuement après, mais ces 59 missiles Tomahawk ont-ils changé quelque chose d’un strict point de vue militaire sur le terrain ? A la marge certainement, globalement non. Vont-ils changer le cours politique des choses ? Peut-être. Mais ils sont alors davantage l’effet que la cause. En revanche, ces 59 missiles Tomahawk ont bel et bien eu un effet médiatique considérable sur toute la planète, augmentés par les vidéos de leur lancement. Un impact médiatique qui n’est pas loin d’une forme de sacré, dans la mesure où il touche aux représentations collectives de la violence. Cette distance entre l’impact réel, militaire et politique d’une part, et d’autre part l’impact symbolique, médiatique et sacré est précisément ce qui ne doit pas être perdu de vue.

Dans sa campagne présidentielle extravagante qui l’a conduit contre tout l’establishment jusqu’à la Maison-Blanche, Donald Trump a montré une compréhension de la psychologie des foules et des affects du peuple américain qui tranchait sérieusement avec sa balourdise apparente. Arrivé au pouvoir, tous les observateurs ont alors considéré que cette balourdise allait l’empêcher de gouverner. On ne gouverne pas la première puissance du monde avec trois cent mots de vocabulaire et 140 signes de commentaires sur un réseau social… Mais comme l’ont d’ailleurs fait remarquer immédiatement plusieurs analystes de la vie politique américaine, Donald Trump est peut-être devenu véritablement président des Etats-Unis en ce 6 avril, lorsqu’il a ordonné, entre la poire et le fromage, la frappe contre la base syrienne d’Al-Shayrate. Il a montré au monde – et au président chinois qu’il recevait au même moment dans sa villa de Floride – qu’il était bien le commander in chief qui pouvait déclencher partout sur la planète non seulement le feu nucléaire, mais surtout le feu conventionnel, dont la force symbolique est d’autant plus grande qu’elle est concentrée.

La victoire de Donald Trump est d’abord celle du rappel symbolique des Etats-Unis comme première puissance mondiale. L’écho du souffle s’est propagé sur toute la terre, à Moscou bien sûr, mais aussi à Téhéran, à Pyongyang et surtout à Pékin. Notons d’ailleurs que cet emploi de missiles de croisière en Syrie succède au retour de la Russie comme acteur régional et mondial qui avait été symbolisé par l’usage du même procédé militaire. En 2015, ce sont des frégates et des sous-marins russes qui avaient tiré des missiles Kalibr en Syrie depuis la Caspienne et la Méditerranée. Evidemment Moscou n’est pas Washington. La flotte russe n’est pas la flotte américaine, la Fédération de Russie n’est pas capable de frapper n’importe quel point du globe en quelques heures, mais elle est en revanche capable de sanctuariser son étranger proche, voire un peu au-delà. Donald Trump n’est pas un idéologue, c’est avant tout un pragmatique et comme beaucoup de pragmatiques, un intuitif. Pour négocier, pour “faire des deals” comme il dit, le businessman a certainement senti qu’il avait besoin de cette force symbolique dont doit être nimbé un président des Etats-Unis. Il a acquis cette stature dont il avait jusque là singulièrement manqué.

Au-delà de cette question du symbole d’une Amérique de retour, la première chose à voir est que cette frappe n’est probablement pas le début d’une montée aux extrêmes avec la Russie, ni le début de la chute pour Bachar Al-Assad.


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About the author / 

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris. Ex-DGSE.

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