Tranches De Vie

Marc Brémont, sexygénaire, officier atypique en retraite, ancien de la Coloniale et de la DGSE, se raconte dans un style qui est le sien : brut de décoffrage

Étiquette : DGSE

« Les services spéciaux sont faits pour dîner avec le diable »

Par Régis Ollivier, le 27 novembre 2015

Une publication lecolonel.net

 

 

En exclusivité aujourd’hui, je vous invite à découvrir une nouvelle « tranche de vie ». Certains noms sont imaginaires, en revanche, les personnages ne le sont pas. Néanmoins, je veux croire que toute ressemblance avec d’autres personnages que les miens ne serait qu’une pure coïncidence. Bonne lecture. //RO

 

 

« Les services spéciaux sont faits pour dîner avec le diable »

Cette déclaration attribuée à Alain Chouet, ancien chef du service de « renseignement de sécurité » à la DGSE, qui fut également son supérieur hiérarchique à la Centrale du boulevard Mortier, Marc Brémont la connait bien et l’approuve. Répétée à de nombreuses reprises durant sa très longue année de formation à la DGSE, il en avait presque fait son crédo.

Ces propos, ainsi que d’autres sous forme de révélations explosives faites par Bernard Squarcini, ancien patron de la défunte DCRI, sont survenus brutalement, comme un pavé dans la mare, à la suite des attentats de Paris qui auront posé une fois encore la fiabilité des services de renseignements français.

Pour Marc Brémont, la critique est facile mais l’art est difficile. Surtout lorsque les dits services, fussent-ils de l’Intérieur ou de l’Extérieur, n’ont pas l’oreille des responsables politiques et ce, au plus haut niveau de l’Etat. Parfois aussi, les blocages et les réticences proviennent des services eux-mêmes, ou du moins du ou des interlocuteurs en charge d’une affaire en cours.

Marc connait bien ces blocages internes, sans doute initiés au sommet de l’État, pour y avoir été confronté à plusieurs reprises dans des situations de crises qu’il devait affronter, seul et le nez dans le guidon, dans son pays d’affectation. Il se souvient avoir tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises concernant la chute imminente d’un chef d’état africain, hypothèse totalement exclue par ses interlocuteurs jusqu’à l’envoi dans l’urgence d’un Airbus destinée à l’évacuation d’un pseudo-dictateur et sa famille. Et d’autres situations de la sorte, Marc Brémont en a connu plusieurs.

Marc, de par ses fonctions passées sait que la coordination entre la DGSI et la DGSE est excellente et qu’il existe entre les deux directions de nombreuses passerelles d’échange et de collaboration. Comme son nom l’indique, la DGSE n’a pas vocation à intervenir sur le territoire nationale, ou alors en soutien à une opération. Le suivi des terroristes dans l’hexagone sont du ressort exclusif de la DGSI.

Alors, que ce soit en France ou à l’étranger, il faut parfois, il faut souvent même s’acoquiner avec le diable. Et même diner avec lui. Parler comme lui. Pour lui tirer la substantifique moelle du renseignement et non pas le contraire. Savoir qui manipule qui. Car le diable porte bien son nom.

Marc Brémont a souvent diné avec le diable au cours de ses affectations en terre africaine. Des personnages, hommes et femmes abjectes, totalement infréquentables auxquels il faut montrer la plus grande empathie alors que vous les haïssez, vous les vomissez. Obligation de les caresser dans le sens du poil, de les complimenter eux et leur exécrable famille. Ne jamais faire preuve de supériorité. Combien de fois Marc Brémont a eu à faire à ce genre d’individus à sa table. Pour des raisons impérieuses de service. Que de sourires et de belles paroles il a du se contraindre à faire et à dire.

Marc, pour sa part, appelait ça « faire la pute ». Et il sait bien faire la pute Marc. L’important étant de savoir faire la différence entre vie privée et activités professionnelles. Au risque de devenir une véritable pute. Et ça aussi, il en a côtoyé des membres du service qui ne savaient plus faire la différence. Hélas.

Ce métier est un métier de seigneurs. Et il est bien dommage que celui-ci soit si peu reconnu par nos élites politiques mais aussi par nos concitoyens qui pensent, à tort, que les hommes et femmes de la DGSE ou de la DGSI sont d’infâmes bandits .

 

 

 

Un burn-out décisif

Par Régis Ollivier le 04 octobre 2015

Une publication lecolonel.net

 

En exclusivité aujourd’hui, je vous invite à découvrir une nouvelle « tranche de vie ». Certains noms sont imaginaires, en revanche, les personnages ne le sont pas. Néanmoins, je veux croire que toute ressemblance avec d’autres personnages que les miens ne serait qu’une pure coïncidence. Bonne lecture. //RO

 

Comme tous les jours, comme tous les soirs, le périphérique parisien est saturé lorsque Marc Brémont quitte son bureau du boulevard Mortier, siège de la DGSE, à 19 heures. La Piscine pour les uns. La Boite ou la Centrale pour celles et ceux qui y travaillent.

Marc a pris ses fonctions à 06 heures. Il arrive en même temps que le personnel de nettoyage. Parfois même avant ces hommes et femmes qu’il connait bien. Il devise brièvement et de manière très sympathique avec eux. Juste quelques mots car il n’a pas de temps à perdre. On le suit à la trace Marc Brémont de bon matin avec les effluves de parfum qu’il laisse derrière lui. Le temps d’ouvrir les coffres et de lancer les ordinateurs, il fait couler son café et s’offre parfois le luxe de fumer une Dunhill dans son bureau, ce qui est interdit depuis la loi Évin. Porte fermée et fenêtres grandes ouvertes. Pour l’odeur.

En moins de deux heures de temps, Marc doit lire et trier le renseignement tombé durant la nuit en provenance de toutes les antennes de la DGSE à travers le monde afin d’en faire une sélection fine et pointue, mise en valeur pour que l’essentiel du message saute aux yeux de sa hiérarchie sans que celle-ci ne soit contrainte de lire l’intégralité du message. Son expérience lui autorise de laisser quelques annotations pour aider à la compréhension et à la décision.

Rien ne doit lui échapper, sinon c’est la cata. Marc a le souvenir désagréable de son Directeur du Renseignement débarquant la mine défaite dans son bureau suite à la réunion des directeurs, présidée par le directeur général de la boite, au cours de laquelle le DG avait évoqué une affaire sérieuse qui lui avait échappée et pour cause. Ce message avait également échappé à la vigilance de Marc, sans doute à cause d’un mauvais choix de timbre. Son directeur, énarque, en poste depuis de très nombreuses années n’avait guère apprécié cette situation et à son visage, Marc avait compris l’étendue du désastre. La situation était comique et il riait intérieurement. Mais Marc était très attaché à son Directeur. Et cela le mettait quand même mal à l’aise. En cette période de congés, Il travaillait douze à treize heures par jour. Auxquelles il fallait ajouter quelques heures supplémentaires le dimanche matin. Ceci expliquant cela.

Après une heure de galère sur le périphérique, il arrive enfin sur un itinéraire plus fluide que lui a indiqué son TomTom. Au volant de sa voiture de service, il s’engage sur une voie rapide. D’après son GPS, il devrait parvenir à destination un peu avant 20 heures. Juste pour passer à table.

Marc Brémont est exténué par ces rythmes de travail que son job lui impose. Certes, son salaire est confortable, il dispose d’un véhicule neuf pour ses déplacements et de primes de sujétion. Mais il adore son job. Son directeur, que l’on surnomme entre intimes Dédé, a l’habitude de présenter Marc  comme « l’homme le mieux informé de la DGSE ». C’est bien vrai. Et sa hiérarchie fait beaucoup pour le conserver dans ses fonctions. Au besoin en fermant les yeux sur certaines de ses sautes d’humeur ou coups de gueule retentissants.  Quand Brémont est de mauvais poil, ça se sait…

Marc est absorbé par ses pensées et lutte tant bien que mal contre l’endormissement qui le guette. Malgré la climatisation. Malgré la radio en sur-volume, lui qui déteste écouter la radio en conduisant. Alors, il roule tranquillement sur la voie de droite bien en dessous de la vitesse autorisée. Il sent que ses mains ne tiennent plus le volant. Se concentre à nouveau. Pas question de s’arrêter sur cette route à trois voies.

Quelques instants plus tard, son véhicule quitte la voie de droite pour se glisser inexorablement sur la voie centrale, puis sur la voie la plus rapide à gauche. Marc ne se rend compte de rien. Il vient de s’endormir au volant. Son pied s’est fait moins lourd, mais le véhicule de dirige vers le terre-plein central. Un concert de klaxon rageur le tire in-extrémis de sa torpeur, juste avant cette séparation naturelle de la voie rapide, non équipée de barrières de sécurité. Marc reprend le cap, non sans se faire copieusement insulter par les conducteurs des véhicules qui le suivaient.

Cette fois-ci, c’en était décidé. Marc Brémont prendrait sa retraite dès que possible. Il se donne trois mois pour quitter ses fonctions. Après tout, il était parvenu à 43 ans de bons et loyaux services et était fatigué. De plus, il souffrait le martyr depuis qu’il était atteint de ce qu’il appelait « le syndrome du mulot ». Une manipulation trop intense de la souris d’ordinateur qui générait des douleurs au niveau de l’épaule droite. Des douleurs insupportables.

Mais annoncer à sa hiérarchie qu’il allait faire valoir ses droits à la retraite n’allait pas être une mince affaire car la place qu’il occupait attirait peu de candidats à sa succession  et la relève allait être difficile. Peu importe. Son choix était fait. Il en avait d’ailleurs discuté avec Sophie qui, sans l’encourager dans ce sens car, disait-elle « c’est ton choix qui doit prévaloir », l’approuvait néanmoins. Ces cadences infernales étaient intenables à son âge.

Le week end lui permettrait de murir sa décision. Marc informa sa hiérarchie qui lui proposa un délai de réflexion mais devant les arguments développés par Brémont, celle-ci entérina sans trop de difficultés. Un prévis de trois mois courait, laissant à sa direction le temps de lui trouver un successeur.

De fait, la perle rare, et surtout volontaire, sortit de l’ombre, comme par magie, plusieurs mois après le départ effectif de Marc Brémont.

Aujourd’hui, s’il ne regrette pas cette décision, Marc Brémont supporte mal sa nouvelle vie de retraité qu’il considère comme l’antichambre de la mort.

 

 

© 2019 Tranches De Vie

Theme by Anders NorenUp ↑

%d blogueurs aiment cette page :