Par Régis Ollivier le 12 avril 2014

 

En exclusivité aujourd’hui, je vous invite à découvrir une nouvelle « tranche de vie ».  Certains noms sont imaginaires, en revanche, les personnages de ce roman ou « les héros » comme il est de tradition de dire, ne le sont pas. Néanmoins, toute ressemblance avec d’autres personnages que les miens ne serait qu’une pure coïncidence. Bonne lecture. J’attends vos éventuels commentaires. //RO

 

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Aujourd’hui, en la relisant, Marc Brémont en est certain,  cette lettre de Kafka à son père, il aurait pu l’écrire lui aussi à son propre père, son géniteur comme il préfère l’appeler et envers lequel sa détestation est toujours très forte. Ce père qui savait tout, qui avait tout vu, tout entendu du calvaire que sa seconde épouse lui faisait endurer à lui, Marc, le « demi haricot à genou » comme l’appelait son instituteur. Mais il n’a jamais rien fait pour y mettre un terme. Au contraire, il contribuait lui-même au martyre de ce fils chétif au caractère bien trempé. Ce comportement, Marc l’ignorait jusqu’à très récemment encore. C’est au cours d’une conversation avec son frère Michel que Marc a appris cette ignominie. Jusqu’à ce jour, il n’éprouvait pas de sentiment bien déterminé envers son père. Il avait conservé le souvenir d’un père plutôt jovial qui devait ignorer tout de ce qui se passait derrière son dos. L’alcool ne devait certainement pas améliorer sa clairvoyance. Et puis là, le choc! Terrible. En pleine tronche. Son père le martyrisait également.

Il se souvient parfaitement du jour où les coups de tisonnier ont remplacé les corrections physiques assénées par celle qui le détestait tant. Qu’avait-il  fait de si terrible à sa belle-mère ce jour là pour mériter un tel déchainement de violence ? Marc n’en a aucun souvenir. Sans doute était-il fautif. Il se rappelle seulement des coups qui s’abattaient sur lui, cloué au sol, recroquevillé pour se protéger. Ensanglanté.  Sans l’intervention musclé de son frère Alain, Marc en est persuadé, elle l’aurait probablement tué dans sa folie furieuse. Saisissant la marâtre à bras le corps, Alain lui intima l’ordre de prendre la fuite et d’aller se réfugier à la mairie. Marc traversa l’immense propriété à toutes jambes. Une course interminable sur ses frêles jambes meurtries comme le reste du corps.  Il en porte encore aujourd’hui les stigmates sur le crâne. Mais aussi au plus profond de lui-même. 

A partir de cet instant, les souvenirs de Marc lui font défaut. Un pan entier de sa vie a disparu de sa mémoire. Comment, pourquoi ce trou si important. Tout ceci reste un mystère. Marc sait seulement qu’il a été placé dans un orphelinat, sans précision de localisation, et que tous les enfants du premier comme du second mariage ont connu un sort quasi identique. Beaucoup plus tard, Marc apprendra la mort misérable de son père alcoolique. Une bien triste fin pour un triste Sieur….

Marc ne sait toujours pas où a été enterré son père et cela lui importe peu. Il ne le saura jamais et c’est tant mieux. 

 

Illustration : Tranches de vie Tryptique gerardlesoeur.info

A suivre

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Extrait

Lettre au père

Par Lire, publié le 

Ni cris, ni insultes, ni lamentations sur soi-même: cette lettre de Kafka à son père – qu’il ne lui adressera jamais – est le plaidoyer d’un enfant réclamant le simple droit d’exister.

 

De mes premières années, je ne me rappelle qu’un incident. Peut-être t’en souvient-il aussi. Une nuit, je ne cessai de pleurnicher en réclamant de l’eau, non pas assurément parce que j’avais soif, mais en partie pour vous irriter, en partie pour me distraire. De violentes menaces répétées plusieurs fois étant restées sans effet, tu me sortis du lit, me portas sur la pawlatsche (1) et m’y laissas un moment seul en chemise, debout devant la porte fermée.

Je ne prétends pas que ce fût une erreur. Peut-être t’était-il impossible alors d’assurer le repos de tes nuits par un autre moyen; je veux simplement, en le rappelant, caractériser tes méthodes d’éducation et leur effet sur moi. Il est probable que cela a suffi à me rendre obéissant par la suite, mais intérieurement, cela m’a causé un préjudice. Conformément à ma nature, je n’ai jamais pu établir de relation exacte entre le fait, tout naturel pour moi, de demander de l’eau sans raison et celui, particulièrement terrible, d’être porté dehors. Bien des années après, je souffrais encore à la pensée douloureuse que cet homme gigantesque, mon père, l’ultime instance, pouvait presque sans motif me sortir du lit la nuit pour me porter sur la pawlatsche, prouvant par là à quel point j’étais nul à ses yeux.

A cette époque, ce n’était qu’un modeste début, mais ce sentiment de nullité qui s’empare si souvent de moi (sentiment qui peut être aussi noble et fécond sous d’autres rapports, il est vrai) tient pour beaucoup à ton influence. Il m’aurait fallu un peu d’encouragement, un peu de gentillesse, j’aurais eu besoin qu’on dégageât un peu mon chemin, au lieu de quoi tu me le bouches, dans l’intention louable, certes, de m’en faire prendre un autre. Mais à cet égard, je n’étais bon à rien.

Tu m’encourageais, par exemple, quand je marchais au pas et saluais bien, mais je n’étais pas un futur soldat; ou bien tu m’encourageais quand je parvenais à manger copieusement ou même à boire de la bière, quand je répétais des chansons que je ne comprenais pas ou rabâchais tes phrases favorites, mais rien de tout cela n’appartenait à mon avenir. Et il est significatif qu’aujourd’hui encore, tu ne m’encourages que dans les choses qui te touchent personnellement, quand ton sentiment de ta valeur est en cause, soit que je le blesse (par exemple, par mon projet de mariage), soit qu’il se trouve blessé à travers moi (par exemple quand Pepa m’insulte). C’est alors que tu m’encourages, que tu me rappelles ma valeur et les partis auxquels je serais en droit de prétendre, que tu condamnes entièrement Pepa. Mais sans parler du fait que mon âge actuel me rend déjà presque inaccessible à l’encouragement, à quoi pourrait-il me servir s’il n’apparaît que là où il ne s’agit pas de moi en premier lieu.

Autrefois, j’aurais eu besoin d’encouragement en toutes circonstances. Car j’étais déjà écrasé par la simple existence de ton corps. Il me souvient, par exemple, que nous nous déshabillions souvent ensemble dans une cabine. Moi, maigre, chétif, étroit; toi, fort, grand, large. Déjà dans la cabine je me trouvais lamentable, et non seulement en face de toi, mais en face du monde entier, car tu étais pour moi la mesure de toutes choses. Mais quand nous sortions de la cabine et nous trouvions devant les gens, moi te tenant la main, petite carcasse pieds nus vacillant sur les planches, ayant peur de l’eau, incapable de répéter les mouvements de natation que, dans une bonne intention, certes, mais à ma grande honte, tu ne cessais littéralement pas de me montrer, j’étais très désespéré et, à de tels moments, mes tristes expériences dans tous les domaines s’accordaient de façon grandiose.

Là où j’étais encore le plus à l’aise, c’est quand il t’arrivait de te déshabiller le premier et que je pouvais rester seul dans la cabine pour retarder la honte de mon apparition publique, jusqu’au moment où tu venais voir ce que je devenais et où tu me poussais dehors. Je t’étais reconnaissant de ce que tu ne semblais pas remarquer ma détresse, et, d’autre part, j’étais fier du corps de mon père. Il subsiste d’ailleurs aujourd’hui encore une différence de ce genre entre nous.

A cela répondit par la suite ta souveraineté spirituelle. Grâce à ton énergie, tu étais parvenu tout seul à une si haute position que tu avais une confiance sans bornes dans ta propre opinion. Ce n’était pas même aussi évident dans mon enfance que cela le fut plus tard pour l’adolescent. De ton fauteuil, tu gouvernais le monde. Ton opinion était juste, toute autre était folle, extravagante, meschugge (2), anormale. Et avec cela, ta confiance en toi-même était si grande que tu n’avais pas besoin de rester conséquent pour continuer à avoir raison. Il pouvait aussi arriver que tu n’eusses pas d’opinion du tout, et il s’ensuivait nécessairement que toutes les opinions possibles en l’occurrence étaient fausses, sans exception.

Tu étais capable, par exemple, de pester contre les Tchèques, puis contre les Allemands, puis contre les Juifs, et cela non seulement à propos de points de détail, mais à propos de tout, et pour finir, il ne restait plus rien en dehors de toi. Tu pris à mes yeux ce caractère énigmatique qu’ont les tyrans dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne. C’est du moins ce qu’il me semblait.

Au vrai, tu avais si souvent raison contre moi que c’en était surprenant; rien de plus naturel quand cela se passait en paroles, car nous allions rarement jusqu’à la conversation, mais tu avais raison même dans les faits. Cependant, il n’y avait, là non plus, rien de spécialement incompréhensible: j’étais lourdement comprimé par toi en tout ce qui concernait ma pensée, même et surtout là où elle ne s’accordait pas avec la tienne. Ton jugement négatif pesait dès le début sur toutes mes idées indépendantes de toi en apparence; il était presque impossible de supporter cela jusqu’à l’accomplissement total et durable de l’idée. Ici, je ne parle pas de je ne sais quelles idées supérieures, mais de n’importe quelle petite affaire d’enfant. Il suffisait simplement d’être heureux à propos d’une chose quelconque, d’en être empli, de rentrer à la maison et de le dire, et l’on recevait en guise de réponse un sourire ironique, un hochement de tête, un tapotement de doigts sur la table: « J’ai déjà vu mieux », ou bien: « Viens me dire ça à moi », ou bien: « Je n’ai pas la tête aussi reposée que toi », ou bien: « Ça te fait une belle jambe! », ou bien encore: « En voilà un événement! »

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