Un lieutenant qui sait écrire.. Réponse au général Bentegeat

Le 27 novembre 2013
Le 27 novembre 2013

Voilà un lieutenant, qui sait écrire ! Mais ce qu’il convient de saluer c’est avant tout son courage.  Il en faut pour sortir du silence, et il le fait avec un ton sincère et somme toute mesuré.

J’ai retenu quelques réflexions de sa part qui méritent un commentaire.

–          « La pensée dans l’armée Française est un arbre à beaucoup de branches mais bien peu de fruits. Que l’on s’écarte trop de la norme, on est condamné. »

Je me  souviens, en effet, « d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaitre », un temps ou l’expression libre dans les armées était encouragée. Un temps où dans la rubrique « opinion » d’Armés d’Aujourd’hui, il était possible de s’exprimer, en respectant les formes certes, mais le droit de réponse allait de soi. Cette rubrique avait le mérite d’exister, elle était ouverte au plus grand nombre sans  enlever quoi que ce soit au  cercle restreint des « érudits »  de la défense.

Un temps où la défense, en dépit des multiples critiques et oppositions dans l’air du temps,  (les années 70/80 voyaient fleurir  les mouvements pseudo-pacifistes (1)),  se justifiait par une menace caractérisée, un temps où la France sacrifiait 5% de son PIB à la défense et n’en était pas plus mal pour autant. Un temps où la pensée pouvait s’exprimer hors des interdits

Il était possible en ce temps -là, avec l’accord tacite du commandement d’écrire sous un pseudo. J’ai usé de cette possibilité, en toute responsabilité. Ce temps a bien changé.

Il faut que tu saches (tu de camaraderie respectueuse) Mon lieutenant que la pensée libre est rarement récompensée, surtout lorsqu’on est considérée comme iconoclaste, et les limites du lèse-pensée en sont fixées de manière souvent bien arbitraire. Il faut savoir aussi  que si on ne fait pas partie du cénacle, du cercle autorisé, on est contraint, au mieux,  à se taire, au pire à être méprisé, à moins qu’on ne soit ridiculisé.

         – Comme tous  ses  « camarades, il est déçu, et même choqué par la pauvreté de l’enseignement académique qui y est dispensé »

Mon Lieutenant vous apprendrez à vous libérer de l’enseignement académique qui est à la culture ce que sont les carottes à la soupe, utiles mais substituables. Incidemment, je vous encourage à lire le charabia  du trinôme académique. Je cite : Structures de concertation et d’organisation  déconcentrées, les trinômes réunissent au niveau académique sous l’autorité du Recteur, l’autorité militaire territoriale (le délégué militaire départemental du chef-lieu de l’académie) et le président de l’association régionale des anciens auditeurs de l’institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Cela a  pour  vocation de concevoir les activités concourant au développement de  la culture de défense, et notamment d’organiser ou de dispenser à l’ensemble des responsables du système éducatif une formation à l’enseignement de défense. Ce machin a été créé en  1987. Si vous en avez entendu parler, faites-moi signe. Quant l’académie de l’enseignement tue l’enseignement, on crée des générations d’ignorants.

Je suis autodidacte, cela évitera à certain de se poser la question de « c’est qui qui suis là ?». A mon âge je commence à m’y faire, j’ai compris assez jeune que  l’accès à la culture est un effort personnel, souvent solitaire et que les diplômes ne garantissent pas le savoir. Ceci dit les diplômes sont utiles, y compris dans le domaine militaire, mais baser la réussite  d’une carrière sur ce seul critère revient à confier parfois le commandement d’une frégate à un, comment dire, patron de yacht ?  L’actualité le démontre.  Dans  notre système,  les diplômes permettent de passer pour crédible même si on est définitivement un con. On aura fait un grand pas si lors des entretiens avec un DRH,  avant de demander ce que vous avez fait,  quel grade vous avez,  on s’intéresse à qui vous êtes, ce que vous valez, ce que vous voulez.  Je vous l’accorde, ce n’est pas gagné.

Pourtant, je connais la réponse : « Malgré l’existence des Écoles, la grande majorité des officiers sort du rang: « d’après le relevé des nominations insérées au Journal militaire officiel, 70.7% des 16012 sous-lieutenants d’infanterie promus sortent du rang et 29.3% des Écoles» (W. Serman).

Si les lois réservent aux sous-officiers un tiers des sous-lieutenances vacantes, elles ne précisent pourtant pas que les deux autres tiers doivent obligatoirement être accordés aux élèves des Écoles. Effectivement, celles-ci ne fournirent jamais un contingent annuel assez suffisant pour y pourvoir.  Sauf que ces statistiques datent de de 1818 et 1832… Jean-Baptiste Murez. L’antre du stratège. Titulaire d’un Master 2 d’Histoire militaire de l’université de Paris-Sorbonne, actuellement doctorant en histoire contemporaine à l’Université de Liège.    Qu’en est-il aujourd’hui,  qu’en sera-t-il demain ? Pourquoi programmer une carrière à long terme  quasiment à la sortie d’Ecole ? Comme quoi je n’ai rien contre les diplômes lorsque ceux-ci rendent intelligents.

D’ailleurs, dans la vraie guerre, les pendules sont assez souvent remises à l’heure, sans quoi Napoléon n’aurait pas nommé des généraux de 20 ans ? Bigeard serait resté commandant.

–          « A l’Ecole de Guerre, je me suis refait une culture ». Il est malheureux de constater que de cette culture on ne tire que bien peu d’ouverture d’esprit, et je déplore chaque jour que nos chefs n’aient pas saisi (ou l’aient feint) l’évolution de la société du pays qu’ils servent »

Comprends Mon lieutenant, que tout corps social qui a pour seul credo le silence ne peut que se couper du reste du corps social et laisse à une caste le soin de s’exprimer à sa place. N’ayons pas peur des mots,  une caste est un groupe social hiérarchisé, endogame et héréditaire. La caste militaire est  de moins en moins héréditaire, mais de plus en plus endogame, combien de poste sont réservés  par cooptation à l’intérieur d’un groupe, d’anciens de quelque chose.au détriment de ceux qui n’en sont pas. Cela est tout aussi vrai pour les énarques, écoles de commerce, sciences PÔ..  Est-ce juste ou pas ?  La question mérite d’être posée.  Mais la fracture sociale entre nos élites et la plèbe est une réalité telle que les ingrédients pour une jacquerie généralisée sont réunies. Nos élites devraient s’en soucier. Seraient-elles si coupées de leur base qu’à défaut de pain pour le peuple elles lui proposeraient de la brioche ?

–          « Trop enfermés dans le culte pervers d’une obéissance aveugle (« réfléchir, c’est commencer à désobéir »), nos chefs ont laissé la loyauté se faire docilité »

Ou pire, « chercher à comprendre c’est commencer à désobéir » ne fait pas partie de notre culture, un bon soldat est celui qui avant d’obéir cherche à comprendre, pose des questions et exécute sa mission. Si cela est vrai pour l’opérateur (on ne dit plus éclaireur ni G.V mais opérateur), cela devrait l’être aussi pour l’officier supérieur, à l’EMA ou ailleurs, qui plus que quiconque,  sait que l’on va droit dans le mur mais qui par respect  du devoir de réserve, se tait, à moins qu’il ne vise quelques étoiles au firmament de sa  carrière. Ce devoir de réserve qui n’a d’ailleurs aucune réalité juridique quelconque, mais simple devoir moral que l’on s’impose et qui ressemble à de l’auto-censure – ( Le devoir de réserve est une notion souvent évoquée, mais qui pourtant n’existe pas dans le droit administratif de la fonction publique en France. Le texte de référence est la Loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires (loi Le Pors). Dans ce texte il n’est nulle part fait mention d’un « devoir de réserve », ni d’une « obligation de réserve ».) à ne pas confondre avec l’obligation de ne pas divulguer des informations protégées. DR –CD – SD etc..

Alors dire que le budget de la défense et que la loi de programmation est une vaste fumisterie qui ne sera jamais respectée, relève de la liberté  d’expression.  Et tout ceux qui en sont convaincus, d’active ou pas, devraient avoir le droit de l’exprimer.

–          «  Mettre des uniformes français à la télé, au cinéma, partout, et donc commencer par lever l’énorme montagne administrative qui bloque la coopération « militaro-audiovisuelle » afin d’intégrer l’armée dans la nation ? »

Excellente remarque Mon lieutenant, sauf que, après avoir ridiculisé pendant des décennies le port de l’uniforme et recommandé qu’il ne soit pas porté, le fossé s’est creusé entre la nation et son armée.  Le soldat n’est plus dans la ville hors manifestations patriotiques< ;   Vous étiez trop jeune (ce n’est pas un reproche, mais un privilège)  pour connaître des villes de garnison où les sorties étaient obligatoires en tenue. Qui a interdit les vareuses retaillées ? Les tenues de tradition ? Les treillis Cam qui avaient de la gueule ? Les effets retaillés ?  Qui nous a habillé comme des sacs ? Le commandement n’était-il pas complice de cette uniformisation stupide contre laquelle on semble revenir..  Je vous dirais bien que j’ai été élève sous-officier à Saumur, il y a bientôt 60 ans au risque de passer pour un vieux con, et qu’à l’époque l’Ecole de cavalerie était dans la ville, en symbiose totale.  Ce qui n’empêchait pas de faire le coup de poing avec les « blousons noirs de l’époque » et d’effectuer quelques expéditions punitives. Ce qui nous valait une punition collective, mais ce qui faisait bien sourire les flics avec qui on faisait les patrouilles de nuit déguisé en PM. casque blanc et matraque.

–          « Mais par communication, j’entends aussi les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux et internet au sens large ont un impact bien différent que celui de ce seul pauvre « caporal stratégique » qui nous fera perdre la guerre parce qu’il a filmé un dommage collatéral »

C’est pourquoi des blogs tenus par des anciens militaires et anciens gendarmes, existent.  Le Sirpa pourrait s’appuyer sur eux, leur donner de l’information, les inviter à cette immense tâche de communication. Bien au contraire on s’en méfie, on les ignore, on les méprise..  Si vous voulez des adresses je peux vous en donner – Si vous me lisez !

Et d’ailleurs pourquoi confier le Sirpa à un officier supérieur ?  « avec un master 2 à HEC pendant l’Ecole de Guerre, pour un officier motivé par cette perspective, qui pourrait s’y consacrer pleinement au lieu d’attendre son commandement en essayant de comprendre un système qu’il quittera dès lors qu’il le maitrisera ? » Pourquoi, pas, en effet, mais pourquoi ne pas utiliser le potentiel de quelques-uns qui en ont la fibre. J’en connais et j’en suis.

Et oui Mon lieutenant : « La mentalité des chefs n’a pas changé, ils sont toujours fiers de « faire des miracles avec rien ». Et c’est bien là le problème. Le rôle des généraux, c’est de défendre leur armée auprès (contre) des politiques.

Mais, il n’est pas certain qu’ils ne puissent se passer de l’action de quelques-uns moins timorés que d’autres, en dehors des associations d’anciens combattant ou médaillés qui n’ont aucun pouvoir tant ils se sont enfermés dans des réflexes d’obéissance dépassés. N’est-il pas temps d’inventer autre chose ?

(1)   Voyage officiel de François MITTERRAND en Belgique. A Bruxelles, au cours d’un dîner officiel, il s’en prend aux pacifistes : « moi aussi, je suis contre les euromissiles. Seulement je constate des choses simples : le pacifisme est à l’ouest et les euromissiles sont à l’est. Je pense qu’il s’agit-là d’un rapport inégal ».

Roland Pietrini

Lt de réserve, ancien major d’active.

En savoir plus ici (lettre du lieutenant)

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