Yémen : une faillite américano-saoudienne

Par Gilles Paris, le 09.04.2015

Le Monde

Aux choix hasardeux du passé s’ajoute désormais une lecture des conflits qui minent le Yémen relevant de la prophétie autoréalisatrice : l’extension du domaine de la guerre entre chiites et sunnites qui irradie un axe de pays défaillants, de Bagdad à Beyrouth. //GP

C’est aussi toute la Corne de l’Afrique qui est désormais menacée. //RO

AP Photo / Wael Qubady
AP Photo / Wael Qubady

Pendant deux décennies, la Somalie a constitué l’exemple presque chimiquement pur d’un Etat failli. Des autorités centrales dépourvues de légitimité, n’exerçant qu’un contrôle marginal sur un territoire abandonné à des milices islamo-mafieuses. Des populations forcées au déplacement et à l’exil par les violences et un sous-développement endémique. La guerre ponctuellement alimentée par des pays voisins.

En face de la Corne de l’Afrique, le Yémen est à ce point de bascule qui pourrait le faire passer de la catégorie des Etats faibles à celui des Etats déliquescents. Il pourrait alors devenir le cauchemar de ceux qui y ont opéré au cours des dernières années, à commencer par les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, en favorisant l’implantation des ennemis qu’ils entendent pourtant y combattre : les djihadistes d’Al-Qaida et de l’Etat islamique, et la République islamique d’Iran.

Le 27 mars, le porte-parole de la Maison Blanche, Josh Earnest, l’a rappelé d’une manière brutale. « La stratégie que l’administration a poursuivie au Yémen n’est pas une stratégie d’édification d’une nation, mais de contre-terrorisme », a-t-il assuré. Depuis l’attaque d’Al-Qaida contre le destroyer USS-Cole, en 2000, les Etats-Unis font la guerre aux groupes djihadistes yéménites à grand renfort de tirs de drones Predator.

Cette guerre produit des résultats statistiques qui ont poussé Barack Obama à la qualifier de succès le 10 septembre 2014, mais aucun gain territorial. Qui pourrait affirmer aujourd’hui, alors que l’Etat islamique, absent jusqu’alors, vient de revendiquer ses premiers attentats à Sanaa, que les groupes djihadistes sont plus faibles qu’en novembre 2002, date du premier assassinat par missile Hellfire interposé ?

Choix discutables

Le déluge de feu déclenché depuis le 26 mars par Riyad avec la bénédiction de Washington pour mettre un terme à l’avancée des milices houthistes, de confession zaïdite, une variante du chiisme, se prête à la même analyse. L’Arabie saoudite était déjà passée à l’attaque en 2009 contre ces groupes armés, alors cantonnés dans les montagnes du nord-ouest du pays. Les résultats de cette offensive avaient été assez piteux pour provoquer la disgrâce du prince Khaled bin Sultan bin Abdelaziz, le vice-ministre de la défense. Six ans plus tard, voici les mêmes milices maîtresses du territoire de l’ancien Yémen du Nord et installées dans les faubourgs d’Aden, la capitale sudiste.

Washington et Riyad subissent aujourd’hui les conséquences de choix discutables. Les Etats-Unis ont privilégié l’endiguement des groupes djihadistes en se reposant sur un régime usé par trente années de funambulisme politique, le président Ali Abdallah Saleh navigant au gré des alliances possibles, parfois contradictoires. Riyad a toujours souhaité disposer d’un Yémen faible à sa porte, jouant des ressorts tribaux ou du sentiment séparatiste toujours vivace dans l’ancien Yémen du Sud pour le brider.

L’un comme l’autre ont fait l’impasse sur ce qui mine le pays aussi sûrement qu’un factionnalisme que la transition engagée après la mise à l’écart du président Saleh en novembre 2011 n’a pas été en mesure de juguler : l’état de sous-développement accentué par une croissance démographique qui sollicite dramatiquement des ressources naturelles déjà passablement surexploitées (à commencer par l’eau, qui manquera dans la capitale yéménite dans dix ans) et une corruption qui a placé l’économie du pays dans les mains de quelques-uns. Les riches pays du Golfe n’ont cessé de tenir le Yémen à la marge au lieu de l’aider, et les « Amis du Yémen », coalition de bonnes volontés naguère pilotée par Londres, sont aux abonnés absents.

Prophétie autoréalisatrice

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Illustration : Les miliciens fidèles au président Abed Rabbo Mansour Hadi du Yémen prennent des positions dans une rue à Aden , au Yémen , le jeudi 2 Avril , les rebelles chiites 2015. Yémen et leurs alliés ont combattu leur chemin à travers le centre commercial d’Aden le jeudi et saisi le palais présidentiel sur un colline stratégique dans cette ville côtière du sud , responsables de la sécurité . ( AP Photo / Wael Qubady )

 

 

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