Armées

La guerre n’est pas un outil de communication : Analyse stratégique après les propos du général Christophe Gomart

Régis Ollivier – Le 24 novembre 2025

Le débat sur la possibilité d’une confrontation entre la France et la Russie s’emballe depuis que certains responsables militaires ou politiques se sont aventurés à prophétiser une guerre d’ici deux ou trois ans. Que ces propos soient formulés par un chef d’état-major ou relayés par le président de la République, ils provoquent un séisme émotionnel dans la société française. On crie au réalisme pour les uns, au catastrophisme pour les autres. Dans ce tumulte, un élément fondamental semble toutefois oublié : la guerre n’est pas un élément de storytelling. C’est une mécanique froide, industrielle, logistique, humaine, qui ne pardonne aucune approximation. Lorsque le général Christophe Gomart dénonce une instrumentalisation politique de la guerre pour détourner l’attention du chaos intérieur, il ne parle pas d’opinion. Il parle d’une réalité qu’il a longtemps pratiquée : l’emploi de la force armée dans le monde réel, celui où des hommes se battent, meurent, et ne reviennent pas.

1. La tentation éternelle : l’ennemi extérieur pour masquer la tempête intérieure

L’histoire regorge d’exemples où un pouvoir exécutif fragilisé utilise l’angoisse extérieure comme dérivatif intérieur. Ce réflexe est vieux comme l’État. Et Le mécanisme est simple :

  • Créer un horizon de menace suffisamment crédible pour mobiliser l’opinion,
  • Reporter le coût politique des fractures sociales et économiques,
  • Déplacer l’attention vers des enjeux géopolitiques sur lesquels le citoyen n’a aucune prise.

Même les démocraties n’y échappent pas.
Le registre moral importe peu : c’est un mécanisme de survie politique.

Qu’Emmanuel Macron s’y adonne ou non n’est pas la question centrale. Ce qui compte, c’est que le simple soupçon de cette stratégie suffit à fragiliser durablement le lien armée-nation. Et cela, aucun président ne devrait l’oublier.

2. La vérité militaire : une armée ne se prépare pas en conférence de presse

Contrairement à ce que certaines tribunes peuvent laisser entendre, la guerre ne se décrète pas par anticipation médiatique. Elle se prépare dans la profondeur :

  • stocks de munitions,
  • capacités industrielles,
  • nation en armes ou nation sous perfusion,
  • alliances,
  • contrôle de l’espace informationnel,
  • endurance logistique.

Ce n’est pas une abstraction. C’est du concret, du quantifiable, du vérifiable.

Or, il suffit de regarder froidement la situation française :

  • Sous-effectifs chroniques dans plusieurs segments,
  • Réserves territoriales insuffisantes en cas de choc prolongé,
  • Industrie de défense lente, fragmentée, dépendante de cycles politiques,
  • Europe atomisée sur la question stratégique,
  • Opinion publique rétive au sacrifice, parce que désorientée et non préparée.

Dans ces conditions, annoncer une guerre dans trois ans n’est pas de la prévision stratégique.
C’est du théâtre.

3. Quand le CEMA devient haut-parleur du politique

Il existe une ligne rouge claire : le militaire conseille, le politique décide.
Et lorsqu’un chef militaire devient la caisse de résonance d’un agenda politique, il sort de son rôle, même si cela se fait par servilité institutionnelle ou par loyauté mal comprise.

Point d’histoire :

  • Le Général De Gaulle ne faisait pas parler les généraux pour justifier ses visions internationales.
    Il assumait, seul, le poids de ses choix.

La France actuelle inverse ce paradigme :

  • le politique externalise la peur,
  • le militaire la verbalise,
  • l’opinion en subit le contrecoup.

Le résultat ?
L’armée perd son statut d’institution tutélaire, neutre, protectrice.
Elle devient un instrument de persuasion intérieure.

C’est une faute stratégique majeure.

4. L’exemple Gomart : du terrain à la lucidité

Que l’on aime ou non Christophe Gomart importe peu.
Il s’inscrit dans une tradition bien française : celle des officiers qui, une fois sortis du commandement, parlent pour tenter de remettre de l’ordre dans la maison.

Gomart ne tire pas à vue sur l’Élysée. Il pose une question fondamentale :

A-t-on le droit d’agiter le spectre d’une guerre quand on n’en a ni les moyens, ni la doctrine, ni le consensus national ?

La réponse est simple : non.

Parce que la guerre n’est pas un instrument d’ingénierie sociale.
Parce qu’elle n’est pas un levier électoral.
Parce qu’elle n’est pas un pansement sur la misère intérieure.

Et parce que les Français ne sont pas dupes.
Ils acceptent l’effort quand ils en comprennent le sens.
Ils refusent la peur quand elle est un outil de diversion.

5. Le rôle de ceux qui savent

J’ai servi 43 ans.
Dans l’armée et dans le renseignement.
J’ai vu des décisions prises sur un coin de table par des hommes qui n’assumeraient jamais la facture humaine.
J’ai vu des forces projetées sans couverture politique.
J’ai vu des mensonges diplomatiques dans lesquels des soldats allaient mourir.
J’ai vu des présidents africains tomber parce qu’ils avaient confondu puissance et spectacle.

S’il y a une règle que tout officier finit par comprendre, la voici :

On ne brandit pas la guerre pour gagner un répit sur le front intérieur.
La guerre se prépare pour être gagnée.
Ou elle ne se prépare pas du tout.

Conclusion

Le général Gomart n’a pas seulement critiqué une communication.
Il a rappelé une vérité dérangeante : la France n’est pas prête pour une guerre haute intensité durable, et personne n’a le droit d’utiliser cette perspective comme un artifice de campagne. On peut débattre des chiffres, des doctrines, des priorités. Mais on ne joue pas avec le feu stratégique, parce que ce sont les gens d’en bas qui brûlent.

La politique a le droit de mentir pour se sauver.
L’armée n’a pas le droit de mentir pour la servir.

Le Colonel vous salue bien

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Armées

Analyse sur les propos du général Fabien Mandon, CEMA : une triple faute stratégique, politique et institutionnelle

Régis Ollivier – Le 19 novembre 2025

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Une faute stratégique majeure : on ne prépare pas la Nation à la guerre en annonçant ses morts

Les mots d’un CEMA ne sont jamais neutres.
Ils ne s’adressent pas seulement à un auditoire présent (ici, les maires), mais à la Nation, aux partenaires, et surtout… aux adversaires potentiels.

Un chef militaire ne peut pas évoquer :

  • une échéance (“3 ou 4 ans”),
  • une confrontation annoncée (la Russie),
  • et encore moins la perspective de perdre des enfants français.

Une telle formulation :

– détruit la confiance

L’opinion n’entend plus un message de résilience : elle entend un message de panique.

– affaiblit la posture de dissuasion

La dissuasion repose sur la certitude que la France ne se laissera jamais mettre au pied du mur.
Pas sur l’idée qu’elle se prépare déjà à perdre.

– compromet le moral national

En démocratie, le soutien de la population est un centre de gravité stratégique.
Le fragiliser, c’est fragiliser la défense elle-même.

La préparation militaire est une chose.
La suggestion publique de sacrifices humains en est une autre.

Et les deux ne doivent jamais être confondues.

Une faute politique : la militarisation de la communication gouvernementale

Le timing, le lieu et la nature du discours interrogent.

Qu’un CEMA :

  • emploie les éléments de langage d’un exécutif en difficulté,
  • parle de sacrifices à venir,
  • dramatise le contexte international,
  • et le fasse devant des élus locaux…

… relève moins d’une analyse militaire que d’un acte de communication politique.

Or, l’Armée française repose sur un principe intangible :

La séparation stricte des rôles entre le politique (qui décide) et le militaire (qui met en œuvre).

En faisant prononcer au CEMA des phrases qui relèvent de la narration politique,
on instrumentalise une institution qui doit rester au-dessus de la mêlée.

C’est dangereux parce que :

  • cela brouille les responsabilités,
  • cela expose l’armée aux polémiques,
  • cela fragilise la confiance entre les citoyens et leurs forces armées,
  • cela transforme un chef militaire en porte-voix gouvernemental.

C’est précisément ce qu’un CEMA doit éviter à tout prix.

Une faute institutionnelle : le CEMA n’est pas un prophète d’apocalypse

Un Chef d’état-major des armées :

  • rassure,
  • explique,
  • clarifie,
  • prépare,
  • mais ne dramatise jamais la situation devant les élus de la République.

Son rôle :

Protéger.
Pas préparer l’opinion à accepter l’inacceptable.

Parler de morts à venir comme d’une donnée nécessaire relève :

  • soit d’une maladresse totalement impropre à la fonction,
  • soit d’une stratégie de communication délibérée pour “habituer” la population,
  • dans les deux cas, c’est inacceptable.

L’armée française n’est pas une machine sacrificielle.
Elle est un outil de souveraineté au service de la Nation, pas un instrument de résignation collective.

Et l’idée qu’un CEMA prépare “psychologiquement” les Français à un conflit frontal avec la Russie dans quelques années est :

irresponsable, contraire à la doctrine française, et surtout dangereux.

Car dans un contexte nucléaire, ce discours frôle l’absurdité stratégique.

Conclusion : Une ligne rouge a été franchie

Les propos du général Mandon :

  • inquiètent
  • divisent
  • brouillent la doctrine
  • affaiblissent la cohésion nationale
  • servent involontairement les narratifs adverses
  • et donnent une image de fébrilité stratégique

Les mots ont un poids, surtout venant d’un CEMA.
Et celui-ci pèse lourd. Beaucoup trop lourd.

Ce n’est pas un discours de chef militaire.
C’est un discours qui affaiblit la Nation.
Et cela, c’est inadmissible.

Un CEMA ne devrait pas dire ça…

Le Colonel vous salue bien

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Défense

Nicolas Lerner : « Protéger la France dans un monde en mutation » – Stratégies de la DGSE face aux régimes autocratiques

Ministère des Armées – 10 novembre 2025

Illustration lecolonel.net

Recueillir des informations à l’étranger pour protéger les intérêts de la France : c’est la mission de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Comment un service aussi secret s’adapte-t-il face à la guerre en Ukraine ? Nicolas Lerner, directeur général du service, répond à nos questions, le temps d’un entretien inédit.

Cet article est tiré du magazine Esprit défense n° 17 consacré au monde du renseignement militaire.

La guerre en Ukraine a transformé la manière dont les services de renseignement opèrent. Quelle leçon principale la DGSE tire-t-elle de ce conflit ?

Nicolas Lerner : Ce conflit l’a rappelé avec une brutalité sans détour : le risque, en matière de renseignement, consiste à calquer nos propres grilles d’analyse sur celles des dirigeants étrangers.

Plusieurs mois avant l’invasion russe, les renseignements français disposaient d’informations similaires à celles d’autres services. Pourtant, nos conclusions divergeaient. Nous considérions toute attaque comme une erreur militaire pour Vladimir Poutine, et nous estimions que, rationnellement, son intérêt à déclencher une guerre était nul. Ce risque de biais de rationalité se retrouve sur de multiples théâtres, comme au Proche-Orient, ou au Sahel, s’agissant des juntes militaires. Nous devons nous garder de cette méprise analytique.

Lire la suite : https://www.linkedin.com/pulse/nicolas-lerner-protéger-la-france-dans-un-monde-en-xlqae/

Un autre regard sur le monde par Régis Ollivier

Une belle plume au service de nos valeurs

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