Politique

Présidentielle 2027 : la crise de l’incarnation

Régis Ollivier – Le 6 juin 2026

La France ne manque pas de candidats.

À chaque élection présidentielle, les prétendants surgissent de tous les horizons politiques.

Pourtant, un malaise persiste.

Car l’incarnation ne se décrète pas.

Elle ne se construit ni dans les sondages, ni sur les plateaux de télévision, ni sur les réseaux sociaux.

Elle naît de la capacité à parler à un peuple avant de parler à un camp.

Longtemps, la Vème République a reposé sur cette idée : le président de la République devait être davantage qu’un chef de majorité.

Il devait incarner une certaine idée de la France.

Aujourd’hui, la difficulté semble inverse.

Les responsables politiques disposent d’une visibilité sans précédent.

Mais rares sont ceux qui paraissent capables de rassembler au-delà de leur propre famille politique, de leur génération, de leur territoire ou de leur électorat naturel.

Comme si la France était devenue une juxtaposition de France.

Des France qui coexistent.

Des France qui se côtoient.

Des France qui parfois ne se comprennent plus.

Dans un tel contexte, l’incarnation devient un exercice redoutable.

Car on ne demande plus seulement à un dirigeant de gouverner.

On lui demande de faire tenir ensemble ce qui tend à se disperser.

La question de 2027 n’est donc peut-être pas seulement de savoir qui sera candidat.

Elle est peut-être de savoir si la France produit encore des personnalités capables de parler à la Nation avant de parler à leur camp.

Car une démocratie peut survivre à une pénurie de candidats.

Elle survit beaucoup plus difficilement à une pénurie de rassembleurs.

Le Colonel vous salue bien

Politique

Les Fulgurances du Colonel #148 : La ruée vers les ors de l’Élysée

Régis Ollivier

Régis Ollivier

Ancien officier DGSE | Analyste stratégique Défense & Géopolitique | Renseignement – Sécurité internationale | “Les Fulgurances du Colonel”

3 juin 2026

À moins d’un an de l’élection présidentielle, les prétendants se multiplient.

Les candidatures potentielles fleurissent à un rythme qui donne parfois le sentiment que la principale préoccupation du pays serait déjà la conquête du pouvoir.

Pourtant, un paradoxe mérite d’être souligné.

Plus les ambitions se déclarent, plus l’incarnation semble manquer.

Cette multiplication des prétendants pourrait être interprétée comme le signe d’une démocratie dynamique.

Selon moi, elle révèle peut-être une réalité plus préoccupante : la difficulté croissante de faire émerger une personnalité capable de parler à l’ensemble du pays plutôt qu’à une addition de clientèles électorales.

La France ne manque pas d’ambitieux.

Elle peine davantage à faire émerger des figures capables de dépasser les fractures idéologiques, territoriales, culturelles et sociales qui traversent désormais la société.

Chacun semble parler à son camp, à son électorat, à sa clientèle politique.

Rares sont ceux qui donnent le sentiment de vouloir parler à la Nation tout entière.

L’élection présidentielle a longtemps consisté à choisir un homme ou une femme pour conduire le pays.

Elle semble se transformer aujourd’hui en compétition permanente de visibilité où l’exposition médiatique précède le projet et où l’ambition précède la vision.

La question n’est donc peut-être pas de savoir qui sera candidat en 2027.

Elle est peut-être de savoir pourquoi ils sont si nombreux à vouloir l’être.

Car lorsqu’une fonction conserve tout son prestige mais perd une partie de sa capacité d’incarnation, les prétendants se multiplient souvent au moment même où les rassembleurs se raréfient.

La ruée vers les ors de l’Élysée n’est pas nécessairement le signe d’une abondance d’hommes d’État. Elle peut aussi révéler une pénurie de figures capables de rassembler la France autour d’un destin commun.

Le Colonel vous salue bien 🫡

Armées

La guerre n’est pas un outil de communication : Analyse stratégique après les propos du général Christophe Gomart

Régis Ollivier – Le 24 novembre 2025

Le débat sur la possibilité d’une confrontation entre la France et la Russie s’emballe depuis que certains responsables militaires ou politiques se sont aventurés à prophétiser une guerre d’ici deux ou trois ans. Que ces propos soient formulés par un chef d’état-major ou relayés par le président de la République, ils provoquent un séisme émotionnel dans la société française. On crie au réalisme pour les uns, au catastrophisme pour les autres. Dans ce tumulte, un élément fondamental semble toutefois oublié : la guerre n’est pas un élément de storytelling. C’est une mécanique froide, industrielle, logistique, humaine, qui ne pardonne aucune approximation. Lorsque le général Christophe Gomart dénonce une instrumentalisation politique de la guerre pour détourner l’attention du chaos intérieur, il ne parle pas d’opinion. Il parle d’une réalité qu’il a longtemps pratiquée : l’emploi de la force armée dans le monde réel, celui où des hommes se battent, meurent, et ne reviennent pas.

1. La tentation éternelle : l’ennemi extérieur pour masquer la tempête intérieure

L’histoire regorge d’exemples où un pouvoir exécutif fragilisé utilise l’angoisse extérieure comme dérivatif intérieur. Ce réflexe est vieux comme l’État. Et Le mécanisme est simple :

  • Créer un horizon de menace suffisamment crédible pour mobiliser l’opinion,
  • Reporter le coût politique des fractures sociales et économiques,
  • Déplacer l’attention vers des enjeux géopolitiques sur lesquels le citoyen n’a aucune prise.

Même les démocraties n’y échappent pas.
Le registre moral importe peu : c’est un mécanisme de survie politique.

Qu’Emmanuel Macron s’y adonne ou non n’est pas la question centrale. Ce qui compte, c’est que le simple soupçon de cette stratégie suffit à fragiliser durablement le lien armée-nation. Et cela, aucun président ne devrait l’oublier.

2. La vérité militaire : une armée ne se prépare pas en conférence de presse

Contrairement à ce que certaines tribunes peuvent laisser entendre, la guerre ne se décrète pas par anticipation médiatique. Elle se prépare dans la profondeur :

  • stocks de munitions,
  • capacités industrielles,
  • nation en armes ou nation sous perfusion,
  • alliances,
  • contrôle de l’espace informationnel,
  • endurance logistique.

Ce n’est pas une abstraction. C’est du concret, du quantifiable, du vérifiable.

Or, il suffit de regarder froidement la situation française :

  • Sous-effectifs chroniques dans plusieurs segments,
  • Réserves territoriales insuffisantes en cas de choc prolongé,
  • Industrie de défense lente, fragmentée, dépendante de cycles politiques,
  • Europe atomisée sur la question stratégique,
  • Opinion publique rétive au sacrifice, parce que désorientée et non préparée.

Dans ces conditions, annoncer une guerre dans trois ans n’est pas de la prévision stratégique.
C’est du théâtre.

3. Quand le CEMA devient haut-parleur du politique

Il existe une ligne rouge claire : le militaire conseille, le politique décide.
Et lorsqu’un chef militaire devient la caisse de résonance d’un agenda politique, il sort de son rôle, même si cela se fait par servilité institutionnelle ou par loyauté mal comprise.

Point d’histoire :

  • Le Général De Gaulle ne faisait pas parler les généraux pour justifier ses visions internationales.
    Il assumait, seul, le poids de ses choix.

La France actuelle inverse ce paradigme :

  • le politique externalise la peur,
  • le militaire la verbalise,
  • l’opinion en subit le contrecoup.

Le résultat ?
L’armée perd son statut d’institution tutélaire, neutre, protectrice.
Elle devient un instrument de persuasion intérieure.

C’est une faute stratégique majeure.

4. L’exemple Gomart : du terrain à la lucidité

Que l’on aime ou non Christophe Gomart importe peu.
Il s’inscrit dans une tradition bien française : celle des officiers qui, une fois sortis du commandement, parlent pour tenter de remettre de l’ordre dans la maison.

Gomart ne tire pas à vue sur l’Élysée. Il pose une question fondamentale :

A-t-on le droit d’agiter le spectre d’une guerre quand on n’en a ni les moyens, ni la doctrine, ni le consensus national ?

La réponse est simple : non.

Parce que la guerre n’est pas un instrument d’ingénierie sociale.
Parce qu’elle n’est pas un levier électoral.
Parce qu’elle n’est pas un pansement sur la misère intérieure.

Et parce que les Français ne sont pas dupes.
Ils acceptent l’effort quand ils en comprennent le sens.
Ils refusent la peur quand elle est un outil de diversion.

5. Le rôle de ceux qui savent

J’ai servi 43 ans.
Dans l’armée et dans le renseignement.
J’ai vu des décisions prises sur un coin de table par des hommes qui n’assumeraient jamais la facture humaine.
J’ai vu des forces projetées sans couverture politique.
J’ai vu des mensonges diplomatiques dans lesquels des soldats allaient mourir.
J’ai vu des présidents africains tomber parce qu’ils avaient confondu puissance et spectacle.

S’il y a une règle que tout officier finit par comprendre, la voici :

On ne brandit pas la guerre pour gagner un répit sur le front intérieur.
La guerre se prépare pour être gagnée.
Ou elle ne se prépare pas du tout.

Conclusion

Le général Gomart n’a pas seulement critiqué une communication.
Il a rappelé une vérité dérangeante : la France n’est pas prête pour une guerre haute intensité durable, et personne n’a le droit d’utiliser cette perspective comme un artifice de campagne. On peut débattre des chiffres, des doctrines, des priorités. Mais on ne joue pas avec le feu stratégique, parce que ce sont les gens d’en bas qui brûlent.

La politique a le droit de mentir pour se sauver.
L’armée n’a pas le droit de mentir pour la servir.

Le Colonel vous salue bien

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